CHAPITRE II

Weisse erra longtemps dans les rues vides et misérables de Xuban, la Cité Tentaculaire, sans rien voir ni entendre, méprisant le risque mortel qu’il y avait à s’aventurer de la sorte dans la nuit poisseuse. Nu-tête sous le vent glacial et solitaire, il guida inconsciemment ses pas en direction du Secteur Détruit. Il sentait que c’était le seul endroit où il pût s’arrêter et réfléchir. Il s’enfonça dans l’ombre plus dense encore des ruines cyclopéennes, hantées par toute une faune de pauvres hères qui s’enfuit à sa seule vue. Ceux qui vivaient ici n’avaient pas gagné assez d’argent dans toute leur vie pour s’offrir un cristal lumineux. La nuit, ils ne pouvaient que se terrer dans des souterrains humides et noirs, pour échapper à la quête des Horlags. Cette pensée frappa bizarrement Weisse, que leur sort n’avait jamais vraiment préoccupé avant ce soir. Il songea avec quelle terreur ils devaient chaque jour considérer le déclin du soleil faible et lointain, ignorant si, cette nuit, ce ne serait pas leur tour d’alimenter le fléau… Weisse écouta le silence étrange, à l’affût du moindre mouvement dam l’air. Il passa sous une arche à demi écroulée, vestige colossal de ce qui avait dû être la gloire de Xuban, au temps où ses vaisseaux de guerre sillonnaient l’espace en quête de nouvelles colonies. Il laissa son regard se perdre dans les méandres de ces architectures splendides et déchues, dont il n’était pas une façade fière qui ne portât les traces sombres et sinistres des obus ennemis. Tout naturellement, les souvenirs de la Guerre affluèrent à l’esprit de Weisse, ce avec une acuité inhabituelle. Il se revit aux commandes de son vaisseau, actionnant manettes et canons dans l’enfer multicolore du combat… Il était bien plus jeune, alors, l’esprit facilement impressionnable d’idéologies toutes plus belliqueuses les unes que les autres… Ces idéologies qui avaient conduit au désastre toute une planète, après que la Sixième tentative d’hégémonie eût été endiguée. De terribles représailles avaient anéanti à jamais ces rêves de grandeur et de conquête, précédant le traité le plus impitoyable de toute l’histoire de cette galaxie. La Coalition des Huit avait su purger tout le fiel de Xuban la Maudite, en la mettant au ban du Système Stellaire à tout jamais. Xuban la Guerroyeuse, contrainte de vivre en autarcie complète, abandonnée de tous et livrée à l’appétit immonde des Horlags… Depuis cette époque, plus aucun vaisseau spatial n’avait quitté le sol de la planète. Il était dit dans le traité que tout bâtiment surpris en manœuvre de vol, provenant de Xuban, devait être abattu sans sommation. Et bien peu de l’extérieur avaient osé se poser sur les pistes désaffectées et défoncées des spatioports vétustes, à l’exception de contrebandiers audacieux, prêts à risquer leur vie pour dix mille sars de bénéfice.

Angam Weisse déplorait comme tout un chacun la persistance de ce blocus. Selon lui, il fallait renouer le dialogue avec les ennemis d’antan. Les cicatrices ineffaçables de la défaite avaient depuis longtemps dissuadé le Commandeur Général d’entreprendre une nouvelle campagne militaire. Il n’existait pas dans tout le Système Stellaire de monde plus inoffensif et misérable que Xuban, à présent. La cité avait été certes reconstruite, avec une modestie dictée par la pénurie de moyens, sur l’emplacement des palais fastueux d’autrefois. Des ruines semblables à ce Secteur Détruit en émergeaient encore un peu partout, rappelant s’il en était besoin aux Xubaniens leurs erreurs passées, tels des index de roc accusateurs…

Ainsi Weisse déplorait le sort de sa terre, la longueur de la pénitence dans laquelle elle était maintenue. Mais il s’en était autrefois secrètement réjoui, conscient qu’il était de la nécessité d’une période d’exil pour tous ces militaires revanchards, avides d’Apocalypse, qui prédominaient alors chez les Coordinateurs du Commandeur Général. Car toute fièvre guerrière l’avait quitté, après le désastre, laissant place à une vague d’amertume et d’indifférence. Weisse, ex-commandant de vaisseau, n’avait plus aspiré qu’à une vie rangée, comme la majorité de ses semblables déçus. Il s’était engagé comme simple milicien dans la police de la Cité, avec Livkist, son ami de toujours…

Oui, il avait sincèrement pensé que le blocus pouvait avoir dans un certain sens des vertus salutaires pour sa turbulente planète.

Avant la venue des Horlags…

Ils avaient jailli une nuit de l’espace, sans qu’on sût d’où ils venaient avec exactitude. Une nuit atroce au-delà de toute expression, dont le souvenir s’était à jamais gravé dans l’esprit des Xubaniens. Ils avaient déferlé en hordes noires et compactes sur la Cité, silencieux comme le souffle de la mort, fondu sur ses habitants, telle une malédiction cosmique, en quête d’esprits à dévorer. Depuis, chaque crépuscule voyait se renouveler le cauchemar sans nom et le cristal lumineux avait pris une importance capitale… Des années d’épouvante… Et puis une certaine accoutumance… Une résignation indifférente… Weisse lui-même n’était plus affecté par la vue de ces cadavres à demi desséchés qui jonchaient les rues, l’aube levée, dont il ordonnait le ramassage. Il était devenu naturel de rentrer chez soi avant la tombée de la nuit, de s’y barricader en disposant le cristal lumineux près des ouvertures. De se boucher les oreilles et d’absorber quelques comprimés pour ne pas entendre la mort passer… Oui, c’était devenu une habitude presque anodine ! Ce soir, pour la première fois, depuis longtemps, Angam mesurait l’absurdité de cette conduite passive, dont lui-même se savait coupable. C’est cette routine qui avait relâché l’attention de Martha. Elle en était morte… Et le gouvernement en était pour beaucoup responsable, à force de vouloir minimiser cette agression permanente et meurtrière. Il avait fini, à force de slogans et d’assurances bon ton, certes, à désamorcer la panique, mais dans le même temps à faire accepter l’inacceptable, admettre l’inadmissible ! Weisse ne put s’empêcher de serrer les poings en songeant à cet intolérable laxisme du Commandeur Général. Par tous les diables, quel miracle avait donc permis qu’il demeurât si longtemps aveugle, frileusement cloisonné dans son misérable quotidien ? Ce soir, sa détresse avait abattu les cloisons d’une vérité évidente et terrible. La haine et la révolte rongeaient sa poitrine comme un poison brûlant.

— Tu ne devrais pas rester ici, l’endroit est infesté de Horlags cette nuit. Elles sont imprévisibles, ces bestioles-là, tu sais. On ne sait jamais ce qui peut les attirer… Weisse se tourna vivement pour identifier celui qui avait prononcé ces mots. Il s’agissait d’un vieillard encapuchonné dans un manteau de tissu grossier, appuyé sur un bâton. A en juger par son attitude, il devait l’observer depuis un bon moment.

— Merci du conseil, rétorqua hargneusement Angam. Maintenant, retourne dans ta cahute !

— Elle n’est pas très loin d’ici, dit le vieux sans paraître prêter la moindre attention au ton de son interlocuteur. Tu devrais m’y accompagner. C’est une cachette sûre, bien que sans lumière. Mais ça, au prix du cristal… Ces Horlags, c’est finalement une bonne opération pour les contrebandiers de la galaxie. Nous sommes les seuls à qui l’opération ne profite pas, tout compte fait. Mon nom est Kalf.

— Le mien Weisse. Autant te prévenir tout de suite…

Angam retroussa ostensiblement sa manche droite. Son bracelet d’acier greffé à son poignet brilla fugitivement.

— Oh, tu es un Prévôt ? Un de ces chefs de la Milice qui vous enferment et ne vous relâchent qu’à la nuit tombée, histoire de rire un bon coup.

— Qui t’a raconté une histoire pareille, imbécile ? – Personne. C’est ce qui m’est arrivé il n’y a pas tellement longtemps. Heureusement que mon esprit n’a plus grand intérêt pour un Horlag. Mais sait-on jamais : je te dis, elles sont incompréhensibles, ces saloperies. Il y avait un Prédicateur avec moi. Lui, il pensait trop, malheureusement… Toujours les mêmes histoires sur l’existence de Dieu. Ça ne lui a pas porté chance.

— Dans quel secteur ?

— Le douzième… oui, c’était bien le douzième, réflexion faite.

— Je le signalerai, dit machinalement Weisse. Le vieux Kalf laissa échapper un petit rictus, sincèrement amusé.

— Ne me dis pas que tu ignores les pratiques plaisantes de ces beaux sires de la Milice ?

— Il y a toujours eu quelques obsédés partout. Cela ne permet nullement de généraliser. Tiens-le-toi pour dit, ou je te fais embarquer !

— En pleine nuit, s’esclaffa le vieux, tu ne tournes pas rond, mon petit gars. Et puis tu es tout seul, sans arme, et de surcroît sur mon domaine !

La conversation commençait à agacer Weisse. Il fit demi-tour pour ne pas avoir à étrangler l’indésirable.

— Ma proposition tient toujours. Mon refuge est à deux pas.

Angam se retourna, prêt à répondre avec verdeur. Mais il fut frappé par l’éclat particulier du regard de Kalf. Il crut y lire comme une certaine compassion qui désarma sa mauvaise humeur.

— Tu risques d’avoir des ennuis, remarqua-t-il. Les miliciens ne sont pas spécialement affectionnés par ici.

— Mieux toujours que les Horlags. Ce n’est pas ta nuit pour mourir, mon gars, faut te faire une raison. Il tourna les talons avec un nouveau rire, signifiant au policier de le suivre. Ce dernier lui emboîta machinalement le pas. Ils s’enfoncèrent dans un lacis de ruelles sombres et humides. Sans qu’il osât se l’avouer, la présence de l’étrange individu le réconfortait quelque peu. Ils atteignirent un mur éboulé au pied duquel Kalf découvrit une ouverture soigneusement masquée par un bloc de pierre. Avec une souplesse que son grand âge ne laissait en rien soupçonner, il se coula dans le passage en invitant Weisse à l’imiter d’une voix pressante.

— Il vient quelque chose, par là, jeta-t-il dans un souffle.

Angam céda à l’injonction. Ils se retrouvèrent dans un étroit boyau humide. S’aidant des genoux et des bras, ils débouchèrent dans une sorte de cave basse, à l’instant précis où l’ombre délétère et affamée franchissait le mur. Kalf retint sa respiration plusieurs secondes, les yeux levés. Puis il se détendit dans l’obscurité…

— C’est passé.

— Comment peux-tu en être aussi sûr ?

— On acquiert une grande expérience et une certaine sagesse au contact de la mort. Je sais qu’il est passé, c’est tout.

— Tu habites ici ?

— Ici, et ailleurs, aussi… Je me suis ménagé plusieurs retraites, pour le cas où. Mais ne te crois pas obligé de me parler. Dors, si tu peux.

Weisse était trop exténué par l’émotion pour faire assaut de politesse. Il s’accommoda de son mieux du sol inégal et mouillé et ferma les yeux. Il entendit l’étrange Kalf faire de même, avant de sombrer dans un sommeil profond et agité.

A son réveil, il était seul. Pris de peur, il se mit à ramper furieusement dans le boyau… Mais il émergea sans peine à l’extérieur.

Une aube couleur de savon avait chassé le cauchemar. La Cité Tentaculaire reprenait vie.